Affaire Saïd Djabelkhir: la liberté académique est non négociable.


Ce 22 avril, Le tribunal de Sidi M’hamed a condamné l’universitaire et chercheur Saïd Djabelkhir à trois ans de prison ferme et 50 000da d’amende. Le chercheur était poursuivi après que sept avocats et un enseignant universitaire ont déposé plainte contre lui pour « offense aux préceptes de l’islam. »


On se trompe quand on pense que cette affaire relève de la liberté de penser, de croyance ou de conscience. Saïd Djabelkhir ne s’est pas réveillé un beau matin de printemps en se disant : tiens, c’est ça que je pense, c’est en ça que je crois (ou pas) et personne n’a le droit de m’en empêcher, ce qui serait par ailleurs son droit le plus absolu.


Ses idées reposent sur des années de lecture et de recherche et sur une connaissance en profondeur des textes de la Sunna et de la Charia. Elles se fondent sur une méthodologie rigoureuse et une connaissance des textes et de l’histoire. La différence qu’il fait par exemple entre mythe et réalité au sujet de l’épisode l’arche de Noé narré dans le Coran, il peut l’étayer. Lorsqu’il évoque les origines païennes du rituel du sacrifice de Eid-el-Adha, il a des éléments tangibles pour argumenter.


Saïd Djabelkhir est un universitaire. Et dans son cas, c’est donc avant tout de liberté académique qu’il s’agit.


Et si on considère que ce qu’il a écrit est critiquable voire même erroné – nul n’est omniscient ou infaillible– c’est dans le domaine des idées que ses adversaires doivent le combattre et non pas comme des pleutres, en allant demander à une justice aux ordres et inféodée au régime de leur donner raison.


Les querelles entre universitaires sont anciennes, certaines sont mêmes devenues légendaires comme celle entre Edward Saïd et Bernard Lewis ou entre Roland Barthes et Raymond Picard. Ces désaccords parfois teintés de mauvaise foi et souvent d’idéologie font avancer la pensée car ils ont lieu sur le terrain des idées. Aux articles des uns, répondent les articles des autres, publiés comme le veut la règle dans des revues académiques avec des comités scientifiques et des comités de lecture qui jugent de la validité et de la rigueur méthodologique de chaque écrit. Aux ouvrages des uns, répondent les ouvrages des autres pour lesquels les mêmes règles s’appliquent lorsqu’il s’agit de maison d’édition universitaires. Aux prises de parole des uns lors de conférences et de séminaires organisés par leurs pairs, s’opposent les prises de parole des autres. Ces règles et cet «entre soi» universitaire n’ont pas seulement pour objectif de protéger (plus ou moins efficacement) contre l’imposture, le plagiat et l’erreur. Elles donnent aux productions universitaires leur légitimité et permettent d’encadrer les désaccords dans le champ de la pensée.


Mais ce n’est bien évidement pas à cela que nous assistons depuis que la plainte contre Djabelkhir a été déposée. Et en le condamnant, l’Etat et sa justice scélérate faillissent à nouveau à tous leurs devoirs. Ils donnent raison à des opportunistes qui surfent sur ce qu’ils pensent être les réalités du pays et cherchent à éliminer la pensée critique parce qu'elle ne serait pas musulmane ou nous dit-on pas de «chez nous». Or nous savons parfaitement que c’est cette pensée critique qui les terrifie qu’ils ont condamnée car elle conduit irrémédiablement à la liberté et à la contestation.


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Si c'est ce courant, porté par sa pseudo «légitimité» culturelle et par le soutien indéfectible du pouvoir qui finit par vaincre, l’Algérie en jetant un de ses universitaires de renom en prison, se prépare à des années bien sombres, avec comme chef d’orchestre un régime rétrograde et réactionnaire à nouveau prêt à toutes les compromissions pour se maintenir en place.


Faut-il rappeler qu’il revient à l'Etat le projet d'organiser et d'unifier la réalité pour que sa population puisse vivre en paix et en harmonie ? Qu’il revient à l’État d’assurer que les libertés académiques et la liberté de la recherche scientifique soient garanties? De garantir la liberté de croyance, de conscience et de l’exercice des cultes? Qu’il doit également s’engager à diffuser les valeurs de modération et de tolérance et à prohiber et empêcher les accusations d’apostasie, ainsi que l’incitation à la haine et à la violence et à les juguler ?


Mais ce projet, en Algérie fait face depuis l’indépendance à une pluralité d'obstacles, parmi lesquels la question de la légitimité de cet Etat et celle de la compétence de ses agents et représentants occupe une place centrale.

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