De Djamila Bouhired à Khaled Drareni

Son nom se démarque. Pourtant, il y a d’autres prisonniers politiques et nous en sommes évidemment solidaires. Pourquoi le citer alors plus que les autres ? Pourquoi son cas suscite une telle mobilisation? Parce que toute cause juste a ses symboles. Et Khaled Drareni est l’un des symboles forts de la nôtre.

Il est le respect et la défense des libertés. Il est la droiture et le professionnalisme. Il est la parole franche et sans détours. Il est le courage et le sourire. L’amour de la patrie et la décision admirable de ne pas laisser le pays entre leurs mains.

L’Algérie en guerre a eu Djamila Bouhired. Notre Algérie en révolution a Khaled Drareni. L’analogie n’est ni forcée ni excessive. Le combat de Khaled Drareni et celui de ses défenseurs et alliés s’inscrit dans une conjoncture certes très différente mais il est la continuité naturelle du combat de Djamila Bouhired et de ses compagnons de lutte. L’une voulait l’indépendance, l’autre souhaite désormais la liberté.



Au pouvoir colonial et ses méthodes abjectes, il n’était possible de lutter que par la violence. Frantz Fanon l’écrit mieux que quiconque, rappelant dans l’introduction de son ouvrage, L’An V de la révolution algérienne (1959) que la révolution algérienne, quelque soit sa violence, n’ira jamais aussi loin que le colonialisme: « Cette guerre a mobilisé le peuple dans sa totalité, l’a sommé d’investir en bloc ses réserves et ses ressources les plus cachées. Le peuple algérien ne s’est pas donné de répit, car le colonialisme auquel il est confronté ne lui en a laissé aucun. La guerre d’Algérie, la plus hallucinante qu’un peuple ait menée pour briser l’oppression coloniale. »


Djamila Bouhired a lutté avec les seuls moyens efficaces à sa disposition. Arrêtée en 1957, elle a été questionnée, torturée pendant 17 jours, puis condamné à mort. La mobilisation sans précédent en sa faveur, sur le sol algérien mais aussi en France, en Egypte, en Tunisie, en Jordanie, aux Etats-Unis, etc., a obligé René Coty, alors président de la République, à commuer sa peine, marquant ainsi une étape clef dans la défaite symbolique de l’empire colonial français.

Dans l’Algérie postcoloniale autoritaire et corrompue qui use de méthodes sournoises d’intimidation et qui n’a de cesse que de discréditer tout mouvement de contestation, nous avons compris que la violence n’était pas la voie à suivre et nous lui avons préféré la silmiya. Nous avons fait le choix d’une révolution tranquille dont le défi, comme l’a rappelé Amin Khan dans son texte sur Mohammed Tadjadit est de « s’imposer (…) pacifiquement en prenant le temps qu’il faudra, et en maintenant les Algériens, quelles que puissent être leurs différences, unis autour de l’objectif de la construction d’un Etat digne de leur histoire et de leur aspiration naturelle à la liberté, à la justice, à la dignité. »

Khaled Drareni a lutté avec tous les moyens pacifiques à sa disposition : un travail journalistique rigoureux et un engagement personnel indéfectible. Arrêté en mars 2020, il est apparu très amaigri le 10 août dernier, lors de son procès à l’issu duquel il a été condamné à trois ans de prison ferme. La mobilisation en sa faveur en Algérie mais aussi en France, en Tunisie, aux Etats-Unis, marque une étape importante dans la mise en échec symbolique de l’Algérie des corrompus et des incompétents. C’est à eux seuls que profite la situation de non-droit maintenue par le régime actuel.

L’avocat de Djamila Bouhired refusait tout dialogue avec la justice coloniale dont il ne reconnaissait pas, comme sa cliente, l’autorité. Les avocat.e.s de Khaled Drareni savent qu’ils se battent, comme leur client, contre une justice aux ordres.

Djamila Bouhired a ri au moment où on lui a annoncé sa condamnation à mort et le juge, sans se rendre compte de la bêtise de ses propres propos, a osé lui dire : « ne riez pas madame, c’est sérieux » Comme si elle l’ignorait. Comme si elle ne savait pas que c’était sa vie qui était en jeu.

Khaled Drareni à qui la juge a demandé, le 10 août dernier, s’il avait bien entendu la sentence qu’elle venait de prononcer, s’est contenté d’acquiescer et de sourire humblement, en faisant le signe de la victoire.

Et l’avenir lui donnera tôt ou tard raison. Quelle que soit la décision du procès en appel, reportée au 15 septembre prochain, la victoire de Khaled Drareni et de toutes celles et ceux qui rêvent à ses côtés d’une Algérie enfin libre, est d’ores et déjà en marche.

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