De l'importance d'établir une justice transitionelle

Nous le savons, notre pays qui se soulève depuis maintenant deux ans avec force est un pays blessé.


Les blessures sont profondes et lointaines.


Il y a celles d’un passé falsifié. On connaît certains des mensonges qu’on nous a sans cesse rabâchés. Une famille nationaliste unie, glorieuse irréprochable. Rien sur les violences intestines, les luttes fratricides, les trahisons et les assassinats. Il nous faudra un jour récrire toute cette histoire pour l’enseigner dignement à nos enfants. Sans honte. Cela n’enlève rien à notre combat. Cela n’ôte rien à la justesse de notre cause. Ce travail déjà amorcé, c’est à nos historiens et historiennes de le poursuivre. Mais aussi à nos cinéastes, nos écrivain(e)s et nos artistes.


Il y a aussi et surtout les blessures des années 1990. Plus récentes et plus vives.

C’est bien pour cela que le régime actuel les ravive dès qu’il se sait acculé. C’est pourquoi il agite le spectre d’islamistes tapis dans l’ombre à qui le Hirak ouvrirait un boulevard. C'est pourquoi il pousse aux amalgames et fait passer les hirakistes pour des enfants inconséquents qui veulent déstabiliser le pays en s'attaquant aux services de sécurité.


On a tant et si vite tourné la page des années 1990 que nous sommes incapables de chiffrer exactement nos morts. Entre 40 000 et 200 000 disent certains, d’autres avancent 100 000 morts. Sans compter les disparus enlevés par les forces de l’ordre et jamais réapparus et dont on peine à évaluer le nombre.


On le sait, et c’est d’autant plus clair ces derniers jours, la concorde civile et les différentes lois d’amnistie que nous a concocté l’ex-président Bouteflika n’ont rien réparé. Elle n’ont fait qu’accroitre les divisions et les méfiances. Les victimes et leurs famille souffrent en silence et n’ont pas droit à la parole sous peine de poursuites judiciaires. Pendant que leurs bourreaux n’ont jamais été inquiétés, n’ont jamais présenté d’excuses publiques. Comment faire cesser le silence ? Comment surmonter la terreur et le traumatisme qui en sont les corolaires immédiats ? Comment exorciser les démons du passé ? Comment retisser et réparer les déchirures d’une société disloquée ? Comment prétendre assurer un pacte démocratique si nous continuons à nous lancer l’anathème et à procéder par exclusions ?


Pour panser ces blessures, il nous faut un véritable travail de réconciliation. Les exemples sont nombreux. On peut citer les commissions qui sont nées lors de périodes de transition en Bolivie (1982), en Argentine (1983), au Chili (1990), au Salvador (1993), en Haïti (1995) et aussi en Afrique du Sud (1995) et au Rwanda (1996) et bien évidemment en Tunisie (2011). Il n’y a évidemment pas de solution miracle. Aucun modèle n’est parfait. On ne se remet pas de plusieurs années d’apartheid, d’un génocide ou d’une dictature militaire aussi aisément.


Mais face à la difficulté de recourir à une justice pénale qui loin de pacifier les traumatismes, les prolonge et les avive, il faut un nouveau droit fondé sur la vérité, la responsabilité, l’équité et le pardon. C’est ce qu’on appelle une justice transitionnelle dont la principale vertu est de libérer la parole. Que chacun puisse enfin s’exprimer. Victimes d’abord et avant tout. Mais aussi bourreaux. Que ceux qui ont souffert et souffrent encore se sentent entendus et compris. Que ceux qui ont commis des crimes et s’en repentent, présentent des excuses. On ne bâtit pas une démocratie sur les bases erronées de la haine, de la rancœur et du déni.


Il y a aussi les blessures que tout régime autoritaire inflige à ses sujets. Les exactions. Les répressions sanglantes, les tortures, les disparitions. Les emprisonnements arbitraires. Les blessures du printemps berbère de 1980, d’octobre 1988 puis du printemps noir de 2001. Les actes de tortures infligés plus récemment à Walid Nekiche et probablement à d’autres qui n’ont pas encore trouvé la force de les dénoncer. De cela aussi il faut parler. Pour découvrir la vérité, la révéler et la conserver dans notre mémoire collective mais aussi et surtout pour assainir nos services de sécurité et notre police.


Il y a enfin la rente dilapidée. La corruption généralisée. Les fortunes mal acquises. Les monopoles et les déprédations. Les compromissions. Comment peut-on croire une seule seconde que les quelques arrestations de certains acteurs politiques et économiques comme Ouyahia ou Haddad assurent une quelconque justice, une quelconque réparation puisqu’elles sont orchestrées par ceux-là mêmes qui ont permis et encouragé ces malversations et qui en ont profité ?


La justice transitionnelle est l’un des objectifs du Hirak. Elle n’apparaît pas forcément explicitement dans nos slogans mais c’est ce que nous souhaitons tous. Nous avons déjà amorcé notre réconciliation. Nous avons de nous-mêmes, et sans l’aide de quiconque, amorcé une paix sociale dont on nous a privé des années. Mais si nous les laissons faire, si nous laissons le régime mener la danse et créer à nouveau les divisions, cela équivaudrait à l’échec de notre révolution en marche. Restons unis et pacifiques. Soyons résolus et intraitables avec les ennemis de la démocratie. Mais surtout ne soyons pas dupes.



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