Dictature et dépossession.


Peur, résignation et fatigue extrême. C’est ainsi que les corps vivent les régimes autoritaires. La peur qui paralyse, s’instille sourdement dans les veines, glace le sang et ralentit le mouvement. Oblige chacun, des plus précautionneux aux plus téméraires à ralentir, à prêter attention à chaque geste, à réfléchir à chaque mot, comme sur un sol recouvert de verglas où il faut mesurer chacun de ses pas pour éviter la chute. Faut-il publier cet article ? Comment couvrir l’actualité des procès arbitraires intentés contre les prisonniers politiques ? Prendre soin d’éviter les critiques frontales et de nommer clairement le président Tebboune. Désengager.


Une certaine résignation s’installe alors, on pense que les jeux sont faits, que l’on a perdu la partie parce que l’élan collectif s’est érodé, parce que l’on n’est plus porté.e par la foule qui manifestait chaque semaine. On se retrouve seul.e ou en cercle restreint à ressasser les mêmes idées sans pouvoir passer à l’action. Sans communier. Tout cela conduit à un sentiment de fatigue extrême car à force de peur et de résignation, nos corps ne nous appartiennent plus. Je ne m’appartiens plus. C’est à la fois mon corps et mon pays qui m’échappent car on me confisque les moyens de les habiter pleinement, de les vivre dans la joie du mouvement et de la marche en avant. Je ne déambule plus, je piétine. Je me crois lucide, alors que ma conscience s’assoupit malgré elle.


Le sentiment est le même pour ceux que l’on appelle les membres de la diaspora. On les croit déjà dépossédés de leur pays parce qu’ils l’ont quitté. Faut-il encore répéter combien cette croyance est totalement erronée ? L’exilé.e souvent porte son pays en lui ou elle. Le poète le dit si bien dont le burnous partout continue la maison[1]. L’exilé.e n’est dépossédé de son pays que lorsque celui-ci est à nouveau plongé dans l’arbitraire et l’injustice. Que lorsque l’anomie s’installe à nouveau. Ce n’est qu’à cet instant que le territoire soudain lui échappe tout autant que le pays.


Chaque citoyen.ne ainsi dépossédé.e.s, ne parvient plus à rêver grand. On se recentre sur des projets dont la faisabilité rassure : effectuer son travail quotidien si on en a la force créer un podcast, créer une revue en ligne, écrire un essai voire un ouvrage, imaginer un scénario. Tenter de rester centré.e. Ne pas se laisser totalement happés. Trouver la force de militer. Se raccrocher aux tâches simples et concrètes qui encrent nos corps et nos esprits désormais à nouveauempêchés. Et pour les prisonniers politiques dont les corps sont eux bel et bien entravés, on s’efforce d’écouter le poète et de cultiver l’espoir[2].


[1] « Et mon burnous partout continue ma maison », in Malek Haddad, Poète national d’hier…pour demain!, Editions Marinoor, 1998, p.24. [2] « Ici, aux pentes des collines, face au crépuscule et au canon du temps /Près des jardins aux ombres brisées/Nous faisons ce que font les prisonniers, /Ce que font les chômeurs:/Nous cultivons l’espoir. », Mahmoud Darwich « Etat de siège », Un poème inédit de Mahmoud Darwich. Ramallah, janvier 2002, https://www.monde-diplomatique.fr/2002/04/DARWICH/8722

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