Exorciser nos fantômes.


Concorde civile. Amnistie générale. Aucune justice transitionnelle. N’écouter personne. Ni la parole des victimes. Ni les aveux des bourreaux et encore moins leurs repentances et leurs excuses.


Ne pas permettre que des enquêtes dignes de ce nom soient menées sur les assassinats.


Tout recouvrir de silences, d’approximations et de mensonges.


Par ailleurs, au nom de la répression, laisser des morts sans sépulture. Des disparus sans funérailles. Violant ainsi le principe fondamental qui veut que chaque dépouille ait droit à rituel funéraire. Chaque famille à un deuil.


Sur ce champ de cadavres, instaurer l’arbitraire. Concentrer tous les pouvoirs. Perpétuer l’injustice.


Laisser mijoter quelques années.


Et le temps venu, relancer le feu et l’attiser. Et espérer que les démons du passé aient raison des nouvelles velléités d’un peuple qui n’a d’autres aspirations que celles qu’on lui donne enfin sa chance.


Et les démons rejaillissent fatalement.


Car nous sommes encore hantés. Oui hantés. Tourmentés par un passé qu’on ne nous a pas autorisés à mettre en mots. Entourés de traces à la fois visibles et invisibles issues du passé qui hante notre présent.


Et nos fantômes se font démons car nous craignons de leur être infidèles. De souiller leur mémoire en esquissant le moindre compromis. Nous ne supportons pas qu’ils soient insultés, oubliés car nous ne leur avons pas rendu justice.


C’est le régime de Bouteflika qui a crée l'interdiction de débattre des années 1990. Il a abandonné les citoyens à leurs douleurs, à leurs plaies. Il a laissé les bourreaux à leurs crimes sans même exiger d’eux qu’ils se repentent officiellement. Qu’ils s’excusent. Laissant à des monstres tapis dans l’ombre l’impression qu’ils pourraient, le temps venu, reprendre les discours de haine là où on les avait laissé, sans que cela pose problème. Laissant aux victimes l’impression que justice n’a pas été rendue, que leur douleur n’a pas été entendue, que leurs pertes incommensurables, irréparables n’ont plus d’échos.


Et il nous faut malgré tout faire société. Sans l’aide de ce régime qui n’est que la continuité de celui de Bouteflika, ce régime qui lui non plus n’a que faire de notre vivre ensemble et de notre cohésion. De nos blessures et de nos traumas. De notre guérison et de notre liberté.


Il nous faut faire société sur des bases qui permettront à nos fantômes de reposer en paix.


Bannir tout appel à la haine. Bannir toute apologie de la violence passée ou future. Bannir toute forme et formule d’excommunication. Seulement si ces principes sont adoptés alors pourrons-nous faire le travail de mémoire et de réparation qui permettra de faire société. Abroger la Concorde Civile et refonder le lien social.


Le régime algérien nous a laissé nous embourber dans les marécages de mémoires concurrentes, du déni et du révisionnisme. Il ne nous en sauvera pas. La sortie dépend de nous et de nous seulement.


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