Hamza Ouni, l'infatigable.

Sélectionné au Festival Visions du Réel et visible en ligne jusqu’au 2 mai, The Disqualified, deuxième long métrage de Hamza Ouni, confirme le talent et la radicalité du réalisateur tunisien, après El Gort sorti en 2014. Hamza Ouni aime brouiller les pistes et jouer avec les illusions de la traduction. El Gort, titre de son premier long apparaissait en caractères latins sur l’affiche à côté d’un titre en caractères arabes : Jmal El Barouta. Cette fois c’est le beau néologisme « El mdistanci» qui est traduit, faute de mieux par l’anglais The Disqualified ou le français Le disqualifié. En réalité, ce sont bien les mots et la langue des sujets filmés qui comptent avant tout.


Et pour filmer ses sujets, Hamza Ouni a du souffle. Il en faut pour mener à bien plusieurs projets cinématographiques, simultanément et sur plusieurs années. El Gort avait demandé sept années de tournage et de travail. Hamza Ouni y avait choisi le commerce du foin, notamment parce que son père y travaillait et qu’il souhaitait comprendre un monde dont il ignorait le fonctionnement. The Disqualified, toujours tourné à Mohammedia, en Tunisie, retrace pour sa part douze années de la vie de Mehrez Taher, danseur et comédien à fleur de peau. De toute évidence plein de talent mais dépendant aux jeux d’argent et aux courses de chevaux, à l’alcool et à bien d’autres substances.


Ce qui est frappant, même lorsqu’il cabotine un peu face à la caméra, c’est la rareté du sourire de Mahrez. Son sérieux et sa réserve. Sa concentration pendant les répétitions. Il le dit lui-même lors d’une soirée d’ivresse : le bonheur ne fait pas partie de son dictionnaire. Pourtant il se bat. Sans relâche. Contre lui-même. Contre ses démons. Avec ses amis lorsqu’ils ont trop bu. Contre les autorités qui le jettent en prison pour une boulette de cannabis. Contre l’arbitraire. Contre les règles établies et les convenances sociales en voulant épouser la jeune Malak. Contre Hamza Ouni lui-même, qu’il malmène un peu et c’est de bonne guerre. Douze ans c’est long. Le temps marque les visages. Erode les amitiés, même les plus solides. La prison écorche les rêves. Les blessures se cachent moins facilement. Les yeux perdent un peu de leur éclat.

Mais ce qu’un travail exceptionnel de montage, sous la direction de Ghalia Lacroix, rend visible c’est la force de rébellion. Cette manière de défier toutes les règles établies. De ne pas faire de l’art bourgeois pour les bourgeois. De prendre des risques en mimant les gestes ridicules de Ben Ali et ce bien avant la révolution. De continuer à travailler, à répéter, à créer alors même que tout le monde sait, et Mahrez le premier, que ce film, que sa vie, ne sont pas une success-story. On n’est pas là pour vous raconter un beau conte de fée nous crache Mahrez à la figure, dès les premières minutes du film.


Pourtant on reste face l’écran, comme hypnotisés. Car ce qu’il y a d’unique dans les films de Hamza Ouni c’est cette façon de filmer à vif. Sans concessions. Sans fioritures. Sans musique de fosse à effets ampoulés. Sans censure. Sans édulcorer la violence verbale, physique ou symbolique. On est bien au-delà du cinéma direct ou du cinéma documentaire à teneur anthropologique. C’est la vie qui dicte sa loi. Cette chienne de vie qui prend plus qu’elle ne donne. Cette vie qui se déploie sous nos yeux pendant deux heures et dont on aurait aimé être les témoins pendant douze ans.





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