La mort de Chaïma Saadou n’est pas un fait divers

Chaïma Saadou, jeune fille de 19 ans, a été séquestrée, violée puis brûlée vive. Les services de la Sûreté ont retrouvé sa dépouille, ce samedi 03 octobre 2020 au niveau d’une station d’essence dans le quartier d’ El Louz de la commune de Thénia (Boumerdès).

Beaucoup se sont empressé.e.s de blâmer la jeune Chaïma. Qu’allait-elle donc faire seule dehors? Comment était-elle habillée ? Lui a-t-elle souri ? L’a-t-elle encouragé ? On va même jusqu’à juger ses parents qui auraient, ose-t-on dire, manqué à leurs devoirs et leurs responsabilités en éduquant incorrectement leur fille.

Ce meurtre a également ravivé les débats sur l’application de la peine de mort. L’indignation est d’autant plus grande que le bourreau présumé de Chaïma est un récidiviste. En 2016, il avait déjà fait l’objet d’une plainte de la part de Chaïma pour tentative de viol.

Ces deux types de réactions extrêmes et en apparence à l’opposée l’une de l’autre montrent qu’en Algérie - comme dans beaucoup d’autres pays d’ailleurs - on n’a pas encore pris conscience que les violences dont sont victimes les femmes ne sont pas des faits divers mais bel et bien des faits politiques dont la responsabilité va bien au-delà du seul criminel présumé.

Le crime dont a été victime la jeune Chaïma, les féminicides dont été victimes 39 femmes depuis le début de l’année 2020[1] et dont seront malheureusement encore victimes d’autres femmes, n’ont pour explication ni l’attitude de la victime ou de sa famille ni une supposée nature masculine monstrueuse, obsédée par le sexe, qui ne pourrait être domptée que par la peur de la peine capitale.

Ce crime est politique car c’est un féminicide. Chaïma a été tué parce qu’elle est femme et c’est le système patriarcal qui est à l’origine de toutes les violences exercées contre les femmes. Depuis le mépris jusqu’à la haine. Depuis l’insulte jusqu’à la gifle. Depuis le viol jusqu’à l’assassinat. Le système patriarcal cultive et cautionne toutes les formes de violence. C’est lui qui entretient et perpétue ce qu’on appelle la culture du viol qui consiste à systématiquement blâmer les victimes et à minimiser la responsabilité des coupables (folie, monstruosité, etc.).




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Ce crime est politique car les lois qui devraient punir les meurtriers, les violeurs et tous les auteurs de violence, les lois qui devraient protéger les femmes, ne peuvent véritablement exister et être appliquées dans un système patriarcal qui plus est non-démocratique.

Ce crime est politique car l’on sait que les plaintes ne sont jamais prises au sérieux par les autorités qui systématiquement tentent de dissuader les plaignantes ou mettent des années à traiter des dossiers. Quand on ne les humilie pas, on rend les femmes responsables des agressions qu’elles subissent et on exhorte les plaignantes à pardonner à leurs bourreaux.

Ce crime est politique parce que les mécanismes de protection comme les centres d’accueil ou d’hébergement sont inexistants. Sans volonté politique claire, aucun progrès ne sera fait et on sait que les femmes sont le cadet des soucis du régime algérien actuel. Il n’est pas étonnant qu’il réprime sans ménagement toute manifestation contre les féminicides, comme il l’a fait ce jeudi 8 octobre à Alger et Oran. Il n’est pas étonnant que des télés aux ordres aillent rendre visite à la mère de Chaïma pour obtenir d’elle une déclaration où elle condamne “l'instrumentalisation du décès de sa fille”.

Ce crime est politique car dans un système politique patriarcal, les hommes tirent bénéfice de l’oppression féminine. Le patriarcat fonde en effet sa survie sur un profond mépris pour les femmes qui menacent, par leur simple existence, les fondements de l’hégémonie masculine. Les femmes dont il faut constamment faire des subalternes, des sujets obéissants et dociles, des objets de domination.

Ce crime est politique car la responsabilité de l’état algérien est lourde et remonte à loin. Dès l’indépendance, le récit nationaliste officiel a systématiquement effacé les femmes du roman national et les a relégué à l’arrière plan. Ce crime est politique car l’état algérien a imposé et maintenu des lois iniques liées à l’héritage et aux procédures de mariage et de divorce qui continuent de traiter les femmes en mineures à vie.

Ce crime est politique car depuis 1962, le régime patriarcal s’est très bien accommodé de ses alter-egos idéologiques, notamment l’islamisme politique qu’il a enfanté et nourri et le capitalisme sauvage qu’il a épousé en noces improvisées. S’il y a bien une constante nationale c’est celle qui maintient les femmes en êtres dociles et obéissants, les relègue à la marge et les tient au silence. Réduites à leurs corps et à leurs fonctions biologiques, il faut sans cesse veiller à ce que les femmes restent à la place que le système leur assigne. Quitte à faire usage de violence physique pour obtenir leur obéissance totale.

Ce crime est politique car le patriarcat pour maintenir quelques mâles dominants au pouvoir a œuvré et continue d’œuvrer sans relâche pour que la majorité des hommes mais aussi la majorité des femmes acceptent et intériorisent les normes de domination masculine comme allant de soi.

C’est pourquoi suite à la mort de la jeune Chaïma, hommes et femmes confondues, issu.e.s de différentes catégories sociales, ont pu dire sans ciller : « elle l’a bien cherché » ou « cet homme est un monstre », comprendre une aberration. Ces hommes et ces femmes qui condamnent Chaïma ou feignent de croire que ce crime est exceptionnel sont devenus des agents du système. Ils et elles en ont intériorisé les normes et les perpétuent. Ils et elles reproduisent à l’échelle du foyer, du couple, du lieu de travail ce qui se joue au niveau plus global.

Fort heureusement, des femmes courageuses luttent et militent vaillamment contre cette domination masculine. Mais leurs voix sont souvent discréditées et rendues inaudibles. Certains disent que leur combat est anachronique (le fameux « ce n’est pas le moment »). D’autres en sont encore à répéter qu’une féministe est une harpie ou pire encore un suppôt de l’occident. Se battre contre un système a également un coût moral, physique et économique que toutes les femmes ne peuvent pas se permettre.

Fort heureusement, des hommes militent et s’efforcent de surmonter cette image toxique de masculinité dominante. Mais ce n’est pas chose aisée. Sortir du rang a un coût pour les hommes aussi : sentiment d’inadéquation, humiliation sociale, peur. Certains hommes paient aussi et parfois chèrement des choix qui ne se conforment pas à la norme dominante.

Honorer la mémoire de Chaïma ne pourra donc se faire qu’à travers une lutte politique continue et sans concessions, pour l’égalité des droits et les libertés. Rendre justice à Chaïma, c’est se battre contre ce système patriarcal qui lèse la majorité des hommes, autant qu’il nie les femmes.

Et c’est plus que jamais le moment de le faire.

Œuvrons pour que les mentalités changent, pour qu’hommes et femmes ouvrent les yeux sur la nature nocive et destructrice du patriarcat et deviennent des citoyens et des citoyennes libres et égaux en droit. Attirons par tous les moyens possibles l’attention sur les violences physiques et symboliques faites aux femmes. Dénonçons-les comme des crimes politiques aussi graves que l’arbitraire et la corruption.

[1] C’est le chiffre recensé par Féminicides Algérie dont les fondatrices Narimene Mouaci Bahi et Wiame Awres rappellent qu’il doit probalement être revu à la hausse.

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