Leçons d'octobre


Le 5 octobre 1988, des émeutes éclatent à Alger et dans le reste du pays, elles dureront jusqu’au 10 octobre. La répression est sanglante et l’état de siège est décrété : les chars entrent dans la capitale et dans le même temps, l’état cible l’arrestation de jeunes manifestants, de syndicalistes et de communistes, dont certains sont horriblement torturés. Le10 octobre une marche qui rassemble 20 000 personnes est organisée à l’appel des leaders islamistes. Au moment où les manifestants se dispersent une fusillade éclate et fait près de 200 morts. Le soir même le Président s’adresse à la population et justifie le recours à la force. Le Bilan officiel est de 159 morts, on estime en réalité les pertes humaines à plus de 400 morts en 5 jours.


Contre toute attente, le calme revient peu à peu dans l’ensemble du pays et c’est certainement le soir du 10 octobre 1988 que le processus révolutionnaire enclenché par les émeutes a avorté, débouchant davantage sur une ouverture du champ politique et médiatique que sur un véritable changement de régime.


Le 3 novembre 1988, un amendement constitutionnel permet la séparation des pouvoirs entre le Président et son premier ministre. Mais le système n’est en rien ébranlé : le 5 novembre Kasdi Merbah est nommé chef du gouvernement et c’est l’ancien chef de la toute puissante sécurité militaire. Dès le 22 décembre, Chadli Benjdid est réélu.


Le 23 Février 1989, la nouvelle constitution qui ouvre la voie au multipartisme est adoptée à 73,43% des suffrages et autorise le multipartisme. Mais les hommes du régime ne cèdent toujours pas leur place et continuent de diriger le pays, non sans tensions internes puisque Kasdi Merbah est limogé le 9 septembre 1989, moins d'un an après sa nomination à la tête du gouvernement, pour « tiédeur » dans la mise en œuvre des réformes. Il oppose des arguments juridiques à son limogeage. Une crise politique grave est évitée de justesse et le Président Chadli réussit à se maintenir.


La montée des islamistes précipite son départ. Il démissionnera le 11 janvier 1992 après la victoire du Front Islamique du Salut (FIS) au premier tour des législatives. Mohammed Boudiaf arrive du Maroc le 16 janvier, après 28 ans d'exil. Les Algériens ont voulu croire en l’action d’un homme providentiel mais il est trop tard. Il ne s’agit plus d’assurer une quelconque transition démocratique, mais de faire avaler aux Algériens une énorme couleuvre : l’interruption brutale du processus électoral qui signe l’arrêt de mort du processus de démocratisation politique avec les conséquences que l’on sait. Il ne s’agit évidemment pas de dédouaner les leaders du FIS qui ont appelé à la violence et précipité le pays dans une décennie qui a mis le pays à terre, mais la responsabilité du régime dans le chaos des années 1990 est tout aussi lourde.


En octobre 1988 et plus encore dans les mois qui ont suivi les personnalités du régime ne se sont en effet pas retirées du pouvoir et n’ont rendu aucun compte sur les événements d’octobre 1988 et sur la répression sanglante qui a suivi. Les réformes mises en place n’étaient que des réformes de façade. Il faut que tout change en apparence, pour que rien ne change.


Si ces événements peuvent éclairer aujourd’hui les Algérien.ne.s et les militant.e.s du Hirak, c’est qu’ils rappellent que c’est bien le régime en place qu’il faut combattre et bousculer sans relâche. Qu’il ne faut surtout pas céder au défaitisme, qu’il faut rester sourds aux Cassandres qui croient connaître l’avenir. Qu’il n’y a pas de « nouvelle Algérie » qui vaille sans rupture claire avec le passé.


On ne défait pas un régime qui se maintient depuis plus cinquante ans, un régime capable des pires brutalités, de mensonges éhontés, d’un régime qui est coupable de corruption et de vol à grande échelle, en quelques mois et seulement avec la pression de la rue.





En février 2019, la rue, les manifestations, la communion nous ont libéré de la peur, de l’abattement et de l’inaction. Nous nous sommes débarrassé.e.s de Bouteflika et de son clan et c’est déjà une grande victoire.


Désormais, crise sanitaire ou pas, que les manifestations reprennent ou pas, il ne faut pas cesser d’agir, d’être en dissidence. Chacun à son échelle et chacun selon ses moyens. La véritable fécondité d’une action réside souvent à l’intérieur d’elle-même et non pas seulement dans une efficacité pragmatique avec des effets mesurables.


Le fameux réalisme réclamé à corps et cris par ceux qui pérorent mais n’agissent pas, par ceux qui tancent mais ne proposent rien, ce prétendu réalisme, nous n’en avons que faire. Agissons. Créons des nouveaux médias, des radios libres, des podcasts, débattons, échangeons, proposons, lançons des initiatives. Commettons des erreurs puis corrigeons-les. Soyons solidaires et unis. Désormais que l’objectif est clair, nous savons que nous ne somme plus seul.e.s.


Exposons sans discontinuer le régime algérien pour ce qu’il est. Une anomalie inacceptable et scandaleuse. Dénonçons ses manquements, ses incompétences, son sexisme,sa malhonnêteté et sa brutalité. Ramenons-le à l’ensemble incohérent de ses pratiques, lui qui décrète que le Hirak est sacré mais enferme et persécute ses figures de proue. Ridiculisons la vacuité de son discours, son recours aux mêmes recettes éculées, la médiocrité de ses stratégies.


Sortons du rang, acharnons nous. Ce régime tôt ou tard tombera. Cela sera difficile. Cela sera probablement encore long. Mais cela n’est pas impossible. Nos prisonniers politiques y ont cru et y croient encore, nous leur devons de continuer le combat.

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