Nous célébrons l’indépendance pour qu’elle ne nous soit plus confisquée.

Peut-être sommes-nous trop impatient.e.s. Peut-être avons-nous baigné trop longtemps dans un discours triomphaliste qui nous fait tout vouloir, tout de suite. Peut-être avons-nous l’exigence de notre dette vis-à-vis de nos martyrs. Peut-être sommes-nous encore les héritiers d’une blessure profonde que nous ne parvenons à adoucir qu’en luttant, qu’en exigeant davantage.


Car nous méritons bien mieux que ce qu’on nous a servi pendant soixante ans. A l’échelle d’une vie humaine on parle d’âge de raison. A l’échelle d’une nation, ce ne sont que six décennies. Elles nous ont déçu.e.s. Elles nous ont meurtri.e.s. Elles nous enragent et nous engagent également. Elles nous attristent et nous empêchent. Mais elles ne sont pas irrémédiables.


A l’indépendance, les défis étaient énormes. Les obstacles plus nombreux que les solutions à notre disposition. Le traumatisme profond. Les blessures encore ouvertes et douloureuses. Les luttes intestines comme une plaie purulente qu’on allait recouvrir d’un voile d’omissions qui ne ferait qu’aggraver la gangrène.


Notre révolution aurait mérité dès l’indépendance l’instauration d’un régime démocratique et une politique de mémoire digne de ce nom. Pour connaître les violences du passé. Celles commises par les autorités coloniales et l’armée française. De manière précise, documentée. Il y a encore beaucoup à dire à ce sujet. Beaucoup à écrire. Beaucoup à exiger. Qu’on nous rende nos morts et nos disparus pour qu’on leur offre sépulture. Et au-delà des excuses, il faut exiger réparation.


Sans être dupes des suites qu’elles auront, il nous faut entamer des démarches claires pour chiffrer les pertes et l’impact de la colonisation en Algérie. Car l’impact a été humain, physique, psychologique mais également géographique et environnemental. Qu’on songe par exemple aux essais nucléaires effectués entre 1961 et 1966 qui continuent à avoir des répercussions sur les populations locales et sur leurs lieux de vie. Des historiens, des juristes et des citoyens sont déjà à l’œuvre pour tenter de chiffrer cet impact et l’Algérie pourrait s’unir à des pays comme Haïti pour exiger réparation.


Et que fait l’état algérien ? Si peu. Il ne produit aucun rapport. Il n’inaugure aucune exposition d’envergure. Il ne finance aucune campagne éducative. Trop occupé à organiser des défilés militaires pour impressionner la galerie. Il laisse ainsi l’ancienne puissance coloniale monopoliser la parole avec des discours interminables sur la prétendue nécessaire réconciliation des mémoires.


Qu’a-t-on pu établir une politique de mémoires pour constituer un récit nuancé et exhaustif de la lutte nationaliste ? Pourquoi n’a-t-on pas narré 1954 comme un tournant majeur d’une lutte initiée par des acteurs importants comme Messali Hadj, Ferhat Abbas et d’autres ? Donner à chacun sa place juste. Rendre hommage aux militants du Parti communiste algérien et aux porteurs de valise. Se garder d’hypertrophier le rôle joué par l'Association des oulémas musulmans algériens. Donner aux femmes, qui elles aussi ont payé le prix du combat et du militantisme, la part qui leur est due, en prônant l’égalité. Au lieu de cela l’état n’a eu de cesse que de reléguer la femme algérienne au statut de mineure à vie.


Il aurait fallu affronter les violences qui ont déchiré les Algériens entre eux. D’abord par soucis de vérité. Mais aussi pour soigner les blessures. Accroitre la tolérance. Surmonter les manichéismes simplistes et dangereux. Encourager l’empathie. Se libérer du mythe du peuple homogène, pour que ce peuple apprenne justement à vivre ensemble dans la différence et la multiplicité de ses identités.


Au lieu de cela, nous n’avons eu droit qu’aux discours triomphalistes d’un parti FLN postindépendance, déjà bien éloigné de l’esprit de la révolution. De quel droit d’ailleurs une formation politique s’est-elle accaparé ce nom pour l’entacher, en mettant en place un état dirigiste qui a dicté l’histoire plutôt qu’il n’a cherché à l’écrire ? Qui a instrumentalisé le passé pour se maintenir au pouvoir. Qui brandit systématiquement le péril de la désunion, de la menace extérieure dès que des voix s’élèvent contre lui.


Nous avons nié que la guerre d’indépendance a aussi été une guerre civile, et nous avons été rattrapé.e.s par un autre conflit interne qu’on peine à nommer, usant comme le dicte la loi d’expressions aussi vagues qu’incorrectes : « décennie noire » et « tragédie nationale ». Une tragédie est ce qui répond à un destin implacable. Elle est inévitable. Rien ne l’est pourtant. Comprendre le passé évite de le reproduire. Favoriser les comportements tolérants, évite les violences. Promouvoir une identité algérienne riche et multiple, évite les assignations identitaires coûteuses pour l’individu et meurtrières pour le groupe.


Et nous nous retrouvons à célébrer le soixantième anniversaire de notre indépendance alors que le nombre de harragas augmente au péril de leur vie. Alors que l’inflation rend le quotidien insupportable, après deux années de pandémie et des incendies meurtriers l’été dernier. Alors que le pays compte plus de 250 prisonniers politiques, alors que des journalistes sont condamnés pour leurs écrits, alors que des concerts sont arbitrairement annulés, alors que les fonds d’aide à la création cinématographique sont supprimés. L’autocensure s’ajoute à une censure à peine voilée. Et les drapeaux et les fanions qui décoreront les rues d’Alger, de Ténès, d’Annaba et d’Oran, de Timimoune et de Tamanrasset seront une bien pâle consolation.


Nous méritons mieux que cela. Nous méritons un jour de liesse et d’espoir. Dans un monde où fascismes et patriarcat gagnent du terrain, où le colonialisme israélien a le vent en poupe, où des régimes réactionnaires confisquent des révolutions populaires, l’Algérie n’a pas encore eu toutes ses chances. Nous ne souffrons d’aucune tare congénitale et les essentialismes et les autodénigrements qui nous réduisent et nous méprisent ne font que révéler l’indigence intellectuelle de ceux qui les professent. On n’est pas tolérant seulement parce que notre esprit est ouvert et que notre éducation est réussie. Mais parce que le contexte politique favorise l’entente et l’empathie.


Et puisqu’on ne peut pas compter sur le régime actuel pour créer les conditions d’un vivre ensemble et combattre les rhétoriques discriminatoires, racistes et sexistes. Puisqu’il n’y a plus rien à attendre de lui depuis longtemps. Puisque tout a été dit à son encontre. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Notre jeunesse, nos artistes, nos écrivain.e.s, nos militant.e.s et nos intellectuel.lles. En Algérie et à l’étranger, il y a des forces de transformation à l’œuvre. Elles se sont déployées en plein jour pendant le Hirak. La répression ralentit leur avancée mais réaffirme leur résolution. Nous célébrons l’indépendance pour qu’elle ne nous soit plus confisquée. Qu’on nous laisse enfin courir toutes nos chances.





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