The revolution won't be televised.

En 1989, Merzak Allouach prend sa caméra et réalise deux documentaires: L’après octobre (1989) qui est malheureusement introuvable en ligne et Femmes en mouvements (1990), accessible sur youtube.

Comment capturer, montrer et raconter le bouillonnement politique et intellectuel de l’après octobre 1988 ? Et bien, d’abord, comme pour tout documentaire, en ayant un angle, un parti pris. Parce qu’aucun réalisateur ne peut - et ne devrait d’ailleurs - prétendre à l’exhaustivité. Pas trop de voix off pour Allouach qui ne va pas non plus imiter le reportage télé scolaire et didactique. Juste ici et là quelques explications et dans Femmes en mouvements, la voix de deux écrivaines Aïcha Belhalfaoui pour le commentaire et celle envoûtante d’Assia Djebar, lisant un texte de toute beauté.

Les deux documentaires sont une série de prises de paroles de militants, d’intellectuels et d’activistes et c’est là le parti-pris d’Allouach. Il est assez émouvant de voir des figures comme les regrettés Kateb Yacine, Rachid Mimouni, Youcef Chahine de passage à Alger mais aussi les journalistes Mohammed Ali Allalou ou Tewfik Hakem tout jeunes et tout fringants. Une séquence totalement surréaliste où un Boudjedra abscons fait la leçon à Isabelle Adjani. Des récits de militants fort heureusement bien plus structurés, comme celui de Bachir Hadj Ali qui a subi la torture en prison. Qu’il est revigorant de voir la passion de Salima Ghezali venue avec d’autres, alerter les députés de l’Assemblée nationale des menaces qui pesaient de plus en plus sur les femmes et les démocrates. Evidemment, elle et ses camarades de lutte ne seront pas écoutés. Et on sait ce que cela a coûté au pays.

On peut regretter dans le documentaire d’Allouach l’absence des islamistes, pas un seul militant, pas un seul cadre politique n’est interrogé. Mais on sait bien qu’au fond Allouach n’a pas envie de donner la parole à ceux qu’il a toujours considéré comme ses adversaires politiques. Et c’est son droit le plus absolu.

Une femme seulement nous offre le prêchi-prêcha habituel. Il est vrai qu’il y a trente ans personne n’avait osé parler de masturbation féminine (enfin qui sait !) ni n’avait bu de pastis devant la caméra d’Allouach. Mais dans le discours de cette femme tout y est déjà: 3ib, maydjich, nssa 3araya fe’trigue, ennass tacharb elbarra, hna kounna nahachmou et j’en passe et des meilleures. La horma a toujours eu bon dos, surtout quand il s’agit de contrôler et d’assujettir le corps de la femme qui, n’en déplaise à Houria Boutheldja, n’appartient qu’à elle.

Et puis dans L’Après octobre, il y a cette séquence fascinante où des journalistes débattent pendant un long moment d’une question qui semble les diviser vivement. Faut-il permettre à une équipe de télévision française de filmer leurs débats? Déjà, la suspicion, la peur du regard réifiant de l’ancienne puissance coloniale.

Alors évidemment, le documentaire de Mustapha Kessous, Algérie mon amour, diffusé il y a maintenant une semaine sur France 5, est à des années lumières du travail d’Allouach mais il m’a semblé intéressant de comparer deux époques, deux démarches et de noter quelques continuums.

Je dois avouer que, mise à part l’effet d écho décuplant des réseaux sociaux, j’ai d’abord cru que ce qui avait suscité une telle bronca - pour ne pas dire une telle hystérie collective – est que nous avons cru que ce documentaire s’adressait à nous, alors que c’est un documentaire français, en français pour les Français.

Mais en prenant le temps d’y réfléchir, je me suis rendue compte que ce n’était pas tout. Qu’il y avait autre chose. Parce qu’en janvier dernier, c’est bien la France ou plus précisément le centre Pompidou qui a invité Tariq Teguia, l’un des réalisateurs algériens les plus doués de sa génération, à présenter en français, à des Français, la manière dont la photographie pouvait tenter de saisir le Hirak dans toute sa complexité et sa diversité. Trente minutes magistrales où il évoque le travail de photographes comme Tina Modotti, Walker Evans ou Gordon Parks avec lesquels il dialogue. Et une photo bouleversante, prise par Teguia à Alger, qui dit bien plus que mille heures de documentaire télé.

Il m’a bien fallu admettre que le problème n’était donc pas seulement notre rapport compliqué à la France (et le sien à nous) mais le médium. Pourquoi les trente minutes de Teguia, pourtant accessibles sur youtube, ne font-elles pas le buzz, comme on dit ? Pourquoi, un pays pourtant politisé, un peuple conscient, cha3b wa3i, souvent suspicieux a pu croire une seule seconde que la télé puisse produire quoi que ce soit d’intéressant ou de fidèle à l’esprit révolutionnaire du Hirak ? Pourquoi avons-nous cru qu’il nous fallait discuter d’éthique documentaire, alors que la télé a toujours été capable du pire ? Les chaines TV5Monde et LCP n’ont-elles pas censuré Le Grand Jeu (2014) de Malek Bensmaïl qu’elles avaient pourtant produit ? Et même Arte, wa ma adraka, avait déprogrammé Boudiaf, un espoir assassiné, à la demande d'Alger, selon l’expression consacrée, pour ne pas perturber l'élection présidentielle de 1999.


J’aurais aimé au fond que la diffusion de ce documentaire soit un non-évenement. Mais force est d’admettre que je n’ai pas vu venir la tempête et que j’ai sous-estimé la puissance de la télévision.

Mais je garde espoir en une Algérie débarrassée de ce régime scélérat, qui toute honte bue, rappelle son ambassadeur en France, en signe de protestation…pour un simple documentaire. Et pourquoi pas saisir l’ONU tant qu’on y est ! Une Algérie où on arrête de dire qu’on ne produit pas assez d’images. Une Algérie où le travail précieux de Tariq Teguia, Malek Bensmaïl, Hassen Ferhani, Djamel Kerkar, Fethi Sahraoui, Drifa Mezner, Lydia Saidi, Sofiane Zouggar pour ne citer qu’eux, soit un jour l’événement qui mobilise la nation entière et suscite des débats passionnés et interminables dont les Algériens ont le secret.



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