Vaste est la prison : prisonniers politique, poésie et cinéma

Chronique pour RCI du mardi 9 juin 2020






Aberration propre aux régimes autoritaires, coloniaux et fascistes (mais pas seulement !), le prisonnier politique est le héros qui m’a toujours fascinée, dont j’ai toujours admiré le sacrifice et le courage.

C’est Nelson Mandela, qui reste le maître de son âme pendant 18 et longues années d’incarcération, dans des conditions inqualifiables.

C’est l’écrivain Soljenitsyne arrêté en 1945 pour avoir critiqué Staline, dans un échange de lettres privées, et qui est condamné à huit ans de détention dans un goulag, pour « activité contre-révolutionnaire ».

C’est le poète turc Nazim Hikmet qui a passé 12 années de sa vie en prison pour incitation à la révolte écrivant dans sa cellule des vers de toute beauté :

Et puis voilà dix ans, docteur, que je n’ai rien dans les mains à offrir à mon pauvre peuple, rien qu’une pomme, une pomme rouge : mon cœur. Voilà pourquoi, docteur, et non à cause de (...) la nicotine, de la prison, j’ai cette angine de poitrine.

Je regarde la nuit à travers les barreaux et malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine, Mon cœur bat avec l’étoile la plus lointaine.

(Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002, page 89)



C’est Raed Andoni qui pour affronter les démons et les fantômes qui le hantent depuis des années, rassemble dans son film Ghost hunting, un groupe d’anciens prisonniers palestiniens pour recréer Al-Moscobiya, principal centre d’interrogatoire en Israël, où il a été lui-même emprisonné à l’âge de 18 ans.

C’est l’histoire de la palestinienne Layal dans 3000 nuits (2015) accusée de complicité de terrorisme après avoir porté secours à un jeune homme blessé qu’elle ne connaissait pas et qui venait de commettre un attentat. Condamnée à huit longues années de prison, alors même qu’elle est enceinte, elle subit humiliations, torture, intimidations. Elève son fils coûte que coûte. Trouve du réconfort dans les vers magnifiques de Mahmoud Darwish.



En Algérie, on n’en finit malheureusement plus d’attendre le film sur Larbi Ben Mhidi de Bachir Drrais, interdit en salle pour des raisons qui risquent de rester longtemps obscures. On doit se contenter ici et là de quelques biopics bien coûteux et que personne ne va voir au cinéma, comme les films Zabana!, (2012) et Opéation Maillot (2015) que l’histoire fera bien vite d’oublier.

Mais au cinéma, pas de prisonnier politique au delà de 1962. Rien sur ceux qu’on a assigné à résidence comme Ferhat Abbas et Benyoucef Ben Khadda. Rien sur Ben Bella reclus de 1965 à 1979, ni sur Hocine Aït Ahmed condamné à mort puis gracié et enfin jeté en prison en 1964 avant de s’en échapper deux ans plus tard. Rien sur Mohammed Harbi, rien sur Bachir Hadj Ali emprisonnés trois ans en 1965, après avoir crée à la gauche du FLN, L’Organisation de la Résistance Populaire. Rien sur tous les condamnés par la sinistre cour de sûreté de Médéa: berbéristes, islamistes, pagsistes...

Depuis sa prison de Lambèse, Bachir Hadj Ali écrit L’Arbitraire sur des feuilles de papier-toilette qu'il parvenait à transmettre à sa femme dans des cigarettes dévidées.

« Un cri de bête étrangement humain, perce les murs épais de la cave grise et nous glace à demi étouffé par la masse élastique d’une cacophonie assourdissante : un haut parleur au maximum de sa puissance tente de couvrir les cris. L’enfer est allumé. Il fonctionne et les yeux de ses servants sont injectés de sang. »

(Extrait de Bachir Hadj Ali, L’Arbitraire, Editions de Minuit, 1966, p.21)

Toutes ces arrestations injustes, tous ces procès iniques, ces actes de tortures, notre cinéma devra un jour les dire, pour éclairer tous les points aveugles de notre histoire et pour que nous comprenions à quel point, nous n’avons jamais été une démocratie.

Liste des œuvres citées ou présentes en filigrane

Poésie

William Ernest Henley, “Invictus” in Book of Verses, Andesite Press, 2015.

Alexandre Soljenitsyne, Le Chemin des forçats, Fayard, 2014.

Nazim Hikmet, Il neige dans la nuit et autres poèmes, Gallimard Poésie, 2002.

Mahmoud Darwish «Cellule sans murs », in La terre nous est étroite et autres poèmes, Gallimard Poésie, 2000.

Témoignage emplis de courage et de poésie

Bachir Hadj Ali, L’Arbitraire, Editions de Minuit, 1966. ( Disponible sur le net en pdf)

Deux films palestiniens à voir, absolument

Ghost Hunting (2017) de Raed Andoni

3000 nuits (2015) de Mai Masri

Deux films algériens que vous pouvez vous épargner mais qu’il est toujours intéressant de voir.

Zabana ! (2012) de Said Ould Khelifa

Opération maillot (2015) de Okacha Touita

Et Ben Mhidi de Bachir Drrais, le film qu’on n’a pas fini d’attendre.


Liens vers l'audio :


https://soundcloud.com/radio-corona-internationale/vaste-est-la-prison-prisonniers-politiques-poesie-et-cinema





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