Violences faites aux femmes : lutter sur tous les fronts.


23 novembre 2019


Un régime non-démocratique, militaire, autoritaire, corrompu et réactionnaire maintient ici et là l’illusion d’une liberté d’expression, en laissant les citoyens le moquer, des journalistes le critiquer, des caricaturistes le railler – mais point trop n’en faut. Il enrobe le tout d’un vernis démocratique, en autorisant le multipartisme en organisant même des élections, dont il annule parfois le second tour – parce qu’il ne faut pas trop pousser non plus. Il use et abuse de formules ampoulées et répète ad nauseam qu’il n’a jamais cessé d’écouter la volonté populaire et qu’il a à cœur l’intérêt suprême de la nation. Acculé par un mouvement populaire sans précédent, il est désormais à court de solutions et d’arguments fallacieux, et organise à nouveau des élections dont personne ne veut – mais qu’à cela ne tienne.



Comme il a été à bonne école pendant la période coloniale, il sait qu’il doit pour survivre imposer son discours comme étant le seul discours légitime. Ce discours hégémonique aux relents nationalistes finit donc par monopoliser la parole et interdire ou entraver l’émergence de récits alternatifs qui le contrediraient. Et comme tout discours monolithique, il s’accommode très bien de ses alter-ego idéologiques, notamment l’islamisme politique qu’il a enfanté et nourri et le capitalisme sauvage qu’il a épousé en noces improvisées. Tous imposent une vision unilatérale du monde. Tous veulent jalousement monopoliser parole et pouvoir. Tous partagent une défiance pour les humanistes les intellectuels et les artistes car ce sont eux qui sont à même de relayer les récits, les souvenirs et les projets concurrentiels que l’on veut taire à tout prix.


Mais aussi et surtout, tous ces systèmes, par essence patriarcaux, partagent un profond mépris pour les femmes qui menacent, par leur simple existence, les fondements de leur hégémonie. Ces femmes dont il faut faire des subalternes, des sujets obéissants et dociles, des objets de désir ou de domination. Le récit nationaliste officiel a ainsi allègrement effacé les femmes du roman national et les a relégué à l’arrière plan et ce dès l’indépendance. L’Etat algérien a imposé et maintenu des lois iniques liées à l’héritage et aux procédures de mariage et de divorce qui continuent de traiter les femmes en mineures à vie. Pendant les années 1990, les groupes islamistes armés ont immédiatement ciblé les femmes et les intellectuels, laissés sans défense. Le projet islamiste actuel n’offre toujours pas de garanties claires sur la place des femmes dans la vie publique et cultive une vision rétrograde de la société où la femme est au mieux considérée comme complémentaire de l’homme, mais jamais comme son égale. Le capitalisme a pour sa part un arsenal très sophistiqué de mécanismes de domination qui dégradent la femme en objet constant de désir au service d’un consumérisme masculin tout puissant.


Si on y réfléchit bien, la logique est toujours la même : il s’agit de maintenir les femmes en êtres dociles et obéissants, les reléguer à la marge et les tenir au silence. Les femmes sont une telle menace, qu’il faut les empêcher à tout prix de véritablement accéder à l’autonomie. Lorsqu’elles osent franchir les limites qui leur sont imposées, lorsqu’elles trouvent le courage de traverser cette frontière invisible, lorsqu’elles prennent la parole, élèvent la voix, pointent du doigt les plafonds de verre ou les murs de bêtons qui ralentissent leur ascension et leur libération, la punition est souvent sans appel.


Assignées à domicile, assignées à obéir, assignées à plaire (la liste est malheureusement encore longue), il faut sans cesse veiller à ce que les femmes restent à leur place. Quitte à faire usage de violence physique. Et ne nous y trompons pas, les systèmes dominants sont à l’origine de ces violences, les cultivent et les cautionnent. On ne le dira jamais assez : tout système qui s’appuie sur le patriarcat n’a pour objectif que de maintenir quelques mâles dominants au pouvoir. C’est encore et toujours ce père symbolique, castrateur et omnipotent qui est incarné tour à tour par un régime militaire autoritaire, une dictature islamiste ou une oligarchie ultralibérale.


Certains hommes fort heureusement s’efforcent de surmonter cette image toxique de masculinité dominante mais ce n’est pas chose aisée. Sortir du rang a un coût pour les hommes aussi : peur, humiliation, sentiment d’impuissance et d’inadéquation. Certains hommes paient aussi de leur vie des choix ou des orientations sexuelles ne se conforment pas à la norme dominante. Les autres hommes et autant dire la grande majorité d’entre eux, deviennent des victimes et des agents du système. Ils en intériorisent les normes et les perpétuent. Ils reproduisent à l’échelle du foyer, du couple, du lieu de travail ce qui se joue au niveau plus global. Comment expliquer autrement que les violences faites aux femmes traversent ainsi les continents et les cultures et perdurent dans le temps ?


Ce 25 novembre marque la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Prenons le temps de penser à celles qui sont mortes sous les coups d’un conjoint violent. A celles que l’on fait taire à coups de poing, de coups de pied et de gifles. A celles qui ont subi un viol. A celles qu’on harcelle au travail et menace de renvoi si elles osent parler. Pensons aux femmes laissées sans défense dans des pays de droit. A toute celles qui n’ont pas même le soutien des lois. Aux victimes qu’on oblige à se justifier encore et encore, sans inquiéter les bourreaux.

Nous qui pouvons nous exprimer, donnons-leur paroles et voix. Réclamons des lois. Réclamons qu’elles soient respectées quand elles existent. Expliquons que le féminisme n’est pas la seule affaire des femmes. Œuvrons pour que les mentalités changent, pour que les systèmes tombent et qu’hommes et femmes se libèrent et deviennent des citoyens et des citoyennes à part entière. Attirons par tous les moyens l’attention sur les violences faites aux femmes. Il y a tant d’histoires à raconter. Tant de récits à explorer. Tant de futurs à imaginer. Des mondes que nous ignorons encore. Des mondes qui n’effraient que les tenants de l’injustice et du patriarcat sous toutes ses formes, qui croient que leur pouvoir et leur domination sont un dû. Ils ont bien raison de trembler car nous sommes prêtes à jouer notre part dans le monde et dans l’Algérie de demain.

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